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Par dessus l'épaule de Violaine Lison

Photo du rédacteur: Régine Vandamme
Régine Vandamme
11 sept.
5 min de lecture

Le 22 mars 2026, alors que son agenda de promotion de « Lequel de nous portera l’autre » explosait comme les bourgeons sur les arbres et qu’elle était rentrée la veille de Genève, Violaine Lison a trouvé le temps de rejoindre l’atelier d’écriture intitulé "Propositions poétiques, buissonnières, mémorielles, contraignantes et même essentielles", qui a occupé tout le week-end un groupe d’ateliéristes auquel Violaine a quelques fois pris part par le passé. En toute humilité et sincérité, elle a dévoilé sa "salle des machines", comme dirait Mathias Enard, et nous a parlé de sa pratique d’écriture.


Ce fut une rencontre vibrante et un moment privilégié. Et un plaisir partagé d’écouter Violaine s’exprimer de façon informelle sur un sujet qui questionne toute personne écrivant : quelle est la pratique d’écriture des écrivain.es ? En effet, il est récurrent en atelier d’entendre les participant.es déplorer le fait qu’ils ou elles ne trouvent pas le temps d’écrire, ne savent pas comme faire une place à l’écriture dans leur vie, leur maison, dans leur corps. En réalité, cette question ne taraude pas que les personnes qui participent à des ateliers d'écriture. C'est aussi une question à laquelle sont confronté.es les écrivains et les écrivaines, il suffit pour s’en convaincre d’écouter des émissions comme la Masterclass sur Radio France. Et quand on en entend certain.es évoquer les rituels mis en place pour écrire au quotidien, on comprend que c'est un processus qui prend du temps à se construire.

Avec son autorisation, voici la transcription de ses propos.


Photo Le Poulpe qui applaudit, mai 2022, Howardries
Photo Le Poulpe qui applaudit, mai 2022, Howardries

V. L. : L’écriture, je suis née dedans par ma mère, mais cela m’a pris du temps pour créer ma propre langue et d’une certaine manière ce sont les ateliers qui m'ont permis de la forger. Je me souviens très bien d’un atelier d'écriture avec Marie-Andrée Delhamende, dans une maison incroyable. Ca a été un moment très important — aussi à cause de la maison parce que le lieu où j’écris a son importance. Je pense que je n’aurais jamais publié, si je n’avais pas fait l’expérience du collectif au sein d’un atelier. J’en suis convaincue car j’ai beaucoup stagné… Je me suis vraiment dit : voilà, je me rends; l’écriture, c’est un truc que j'ai en moi mais il faut la travailler et le collectif permet cela. La consigne est un moteur bien sûr, mais elle ne fait pas tout. L’exigence de se retrouver une journée, deux journées, trois journées, dans un lieu, avec d'autres personnes et avec quelqu’un qui est là pour accompagner, guider, c’est vraiment moteur. Il y a aussi tous les retours qu’on se fait entre nous et le retour de l’animateurice. Et puis surtout, il y a une histoire de famille dans certains ateliers. Dans les ateliers avec Marie-Andrée Delhamende et toi, on est en pays connu. Tous les ateliers que j’ai fréquentés étaient animés par des gens super, mais il y a des endroits où on se sent mieux que d'autres. C’est comme choisir un psy ou un ostéopathe, on doit se sentir bien.


Je n’écris pas tous les jours. J’en discute beaucoup avec les auteurices que je rencontre pour le moment à la faveur des rencontres auxquelles je prends part pour accompagner mon livre. Pas plus tard qu’hier, j’en parlais avec Caroline Lamarche. La différence entre elle et moi, c’est que le métier de Caroline, c’est écrire alors que le mien, c’est enseigner. Je travaille à 4/5èmes, j’ai donc une journée de libre par semaine, mais je ne sais pas écrire un jour par semaine à une semaine d'intervalle. Pour écrire, j’ai besoin d'être complètement immergée et dans une urgence absolue. Il m’arrive de penser que je devrais réduire le temps consacré à accompagner mon livre parce que c’est très chronophage, mais je sais que je ne vais pas me lever pour me mettre à l'ordinateur et écrire. Je ne suis pas du tout comme ça. Veronika*, par exemple, qui est un peu une sœur d'écriture, écrit tout le temps. Moi, quand j'écris, je suis tellement dedans que je ne peux pas y rester tout le temps, sinon je meurs.


J’ai écrit « Ce soir on dormira dans les arbres », le livre sur ma grand-mère, en un week-end. Après je l’ai retravaillé bien sûr. Pour « Vous étiez à ma maison », qui un texte sur l'urgence de la survie, j’ai été chez les Carmélites à Floreffe pour n’être qu’à ça toute seule dans une chambre. Pour « Lequel de nous portera l’autre », ça a été deux fois quinze jours pendant deux étés, dont un à Seneffe, lors d’une résidence d’écriture. Après bien sûr, il y a l’étape du retravail.

Pour « Ce soir on dormira dans les arbres » et « Lequel de nous portera l’autre », c’est plus de l’ordre d’une gestation qui s’achève dans un surgissement où il n’y a plus qu’à l’écrire. A Seneffe, par exemple, où je suis allée deux fois en résidence pendant deux semaines, je m’y mettais à huit heures du matin jusqu’à huit heures du soir sans sortir parce que je savais que mon temps était compté et que je n’aurais que ce temps-là d’écriture. Le processus est différent pour chacun.e.

Après, il y a l’épreuve du temps que je m’impose pour laisser reposer ce qui est écrit. Je m’impose trois mois sans y toucher. Et là c'est fulgurant de voir tout ce qu'on peut modifier. Ensuite, je le laisse une nouvelle fois sans y toucher pendant trois mois. Mon éditrice fonctionne est très lente, là où je suis assez impatiente. Mais plus j’avance et plus je me rends compte — et surtout avec « Lequel de nous portera l’autre » pour lequel il m’a fallu douze ans de gestation — que le temps est notre ami.

Pour moi, l’écriture, est un état d’urgence parce que c’est terriblement physique. Mon écriture est vraiment dans mon corps, elle relève de la poésie et donc du rythme, du souffle, et de la marche. J’écris beaucoup en marchant.


Ma pratique de lecture ressemble très fort à ma pratique d’écriture. Il y a des moments où je ne lis pas et d’autres où je m’immerge complètement dans la lecture. J’ai besoin de lire beaucoup de poésie parce que c'est ma langue et pour moi la langue est plus importante que l’histoire. Quand je commence un livre, il faut que j’aille jusqu'au bout. Si au bout de trois pages, je n’aime pas, j’arrête. C’est vraiment une question de langue. Je fonctionne aussi en mode « famille », j’ai une famille d’autrices ; je ne lis que des femmes faute de temps. Je cherche des voix, au Québec beaucoup. J’aime plutôt le fragment qui correspond à mon rythme. Je suis incapable d’écrire un roman à la Mauvignier qui nécessite une maîtrise de son propre texte et de sa propre construction que je n’ai pas. Le fragment est pratique pour les gens qui n’ont pas cette faculté d'organisation. Pendant douze ans je me suis posé la question de comment j'allais écrire « Lequel me portera l'autre » parce que je ne suis pas capable d'écrire une histoire longue qui tient.


(Propos recueillis à Tournai le 22 mars 2026)


*Veronika Mabardi, autrice

 
 

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