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Que peut l'écriture face à ce qui disparaît ?

Photo du rédacteur: Régine Vandamme
Régine Vandamme
11 sept.
4 min de lecture
Lors du stage d'été "Disparition", les participant·es, ont exploré cette question en compagnie d’écrivain.es et d'artistes qui, chacun.e à leur manière, ont fait de l'absence matière à création. Tous les textes produits pendant 5 jours sont nés de cette exploration. Ils ont inventorié ce qui n'est plus ou ce qui reste, arpenté des lieux chargés d'absences, évoqué des personnes absentes, mené des enquêtes à partir de quelques traces, ou raconté l'effacement progressif volontaire d’un personnage. Tous ont témoigné d'une certitude : ce qui disparaît ne cesse pas d'exister. Il change de forme. Il se déplace. Il demeure dans l’espace, le monde, les mémoires, les objets… Et dans les mots. Florilège.

Effacement volontaire


Un jour

Une cliente est entrée à midi, a visité l'exposition, m'a demandé une liste de prix, a regardé, étonnée, les feuilles mortes entrées par la porte, puis la poubelle débordante.

Je n'ai pas réagi, elle est sortie.

La porte est restée ouverte. Elle l'est depuis... depuis longtemps.

Je me sens bien, tout est parfait.

Un autre jour

Un chien est entré, il a pissé sur un coin de mur, est venu près de moi, m'a reniflé, j'ai tendu la main vers lui, il a placé sa tête dessous. Nous sommes restés immobiles une minute entière, c'était bien. Puis il est parti.

Un autre jour

Edith est entrée, elle m'a demandé : est ce que tu vas bien ? Oui, j'ai dit. Elle m'a dit qu'elle était inquiète, que j'avais changé. Aussi, que cette presque immobilité n'était pas normale. Que je devais faire quelque chose, des choses. Moi j'aime cette presque immobilité, j'aime ce calme intérieur qui s'est installé en moi.

C'est calme même quand Edith s'enflamme. Pauvre Edith.

Un autre jour

Edith est revenue, elle a balayé la galerie, et promené un peu partout, rapidement, avec une éponge et un balai. Elle a parlé beaucoup en me regardant fixement, en faisant de grands gestes, j'ai bien entendu que c'était des mots, des sons, du bruit. Elle a l'air d'en souffrir.

C'est tranquille ici, dans ce fauteuil, c'est bien.

Un autre jour

L'artiste est venue reprendre ses tableaux. Elle a gesticulé, je l'ai regardée, elle aussi a l'air de souffrir. Alors que la vie, c'est si simple, il suffit de rien. Rien du tout.


Véro Vandeghinste

(Stage d'écriture créative "Disparition", Académie d'été 2026)



Tu ne sais pas encore…


Elle est partie sans laisser d’adresse. Rien à faire de tes beaux yeux bleus ! Elle en a trouvé d’autres plus bleus encore, plus proches de la mer.

Ce matin, elle a noué ton nœud de cravate avant que tu partes chez le photographe, elle a replié le col de ta chemise blanche de ses petits doigts agiles de couturière. Après avoir sorti de la garde-robes le cintre en bois portant ta veste, elle a passé un coup de brosse éliminant peluches et pellicules. Elle l’a défroissée. Elle t’a même aidé à la passer, cette belle veste du dimanche avec de grands revers. Elle était aux petits soins, comme d’habitude. Elle avait préparé le café et l’avait servi dans ta petite tasse en porcelaine. Tu t’étais dépêché de l’avaler et avant de passer la porte, elle s’était précipitée avec le peigne, coiffant d’une main ta longue mèche blonde vers l’arrière et, de l’autre, remontant un cran ondulant dans tes cheveux. Aujourd’hui, tu penses que tous ces gestes suintaient trop d’attention, de tendresse et peut-être même d’amour... Tu l’avais crue. Alors pourquoi ce départ soudain ? Pourquoi partir sans prévenir ? La veille, pas la moindre chamaillerie…

Là, tu es bien, serein, d’ailleurs, tu ne sais pas encore...


Béatrice Renard

(Stage d'écriture créative "Disparition", Académie d'été 2026)



Cartographie d'un lieu disparu


Entrée de la pièce : par la porte de la salle à manger, directement dans la chambre. Deux lits, le lit de mes parents et le mien. Celui des parents, en placage bois aux montants arrondis. Un couvre-lit rouge matelassé le recouvrait, des volants de la même couleur cachaient les faces latérales. Une garde-robes aux portes arrondies en bois, assortie au lit, devait se trouver face au lit, mais je ne m’en souviens pas. Un miroir, probablement, mais à l’intérieur, il fallait ouvrir les portes pour se mirer.

Mon petit lit à barreaux bleu ciel se situait sous la surveillance du lit de mes parents, dans l’alcôve sous l’escalier de cave. Un macaron fluorescent de Saint Ghislain, saint protecteur des convulsions, collé sur la paroi pleine, en tête de lit. Un petit crucifix était accroché au mur, Jésus veillait, contre tous les autres maux. Un autre, plus grand, en laiton surplombait le lit des parents : eux aussi demandaient la protection contre tous les malheurs.

Les deux lits étaient proches.

En guise de plafond, des voussettes en briques chaulées, reposant sur des poutrelles d’acier, survivances de l’ancienne ferme. Les murs étaient badigeonnés d’une peinture granuleuse d’un bleu clair, mais soutenu.

Pas de chauffage central, pas de poêle dans la chambre, par peur, peur du monoxyde de carbone. En hiver, la porte ouverte sur la salle à manger laissait pénétrer la chaleur de la dernière fournée de charbon. Une fenêtre simple vitrage, petits carreaux dans le haut, laissait filtrer les voix des passants à rue et des voitures cahotant sur les pavés. Chambre côté rue, obligation de fermer le volet roulant, même si Saint Christophe veillait sur nous.

Au sol, un carrelage granito moucheté rose et gris 20x20, permettait un nettoyage facile. Seules deux carpettes en laine jaune adoucissaient le pavage glacé.

Aujourd’hui, c’est le même sol qui accueille le client à la porte du magasin. Une porte a été percée à côté de la fenêtre.

D’une chambre, de la salle à manger et d’une autre pièce, mes parents ont fait une épicerie : démolition des murs, ragréage des plafonds et des sols, papiers peints renforcés pour masquer les imperfections des vieux murs.

La fenêtre double vitrage est devenue vitrine.

Nos chambres ont déménagé à l’étage. C’était le début d’une longue migration d’une pièce à l’autre, d’agrandissements incessants, de transformations perpétuelles.


Béatrice Renard

(Stage d'écriture créative "Disparition", Académie d'été 2026)


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