- Régine Vandamme
- 4 mai
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Dernière mise à jour : 6 juil.
Dans l'atelier "Propositions poétiques, buissonnières, mémorielles, contraignantes et mêmes essentielles", une proposition d'écriture consistait à écrire une lettre à un arbre.
Cher Insaisissable,
Chère Permanence évanescente,
Cher Petit-Bois dont on fait les plus belles flambées,
"Toi qui te plantes et pousses à la verticale ; toi qui oses le temps long, le temps des saisons, le temps d’une vie, le temps qui sait laisser passer les tempêtes, le temps qui n’a pas peur d’attendre le retour du printemps, le temps qui se fait confiance ; toi qui connais les limites de ton envergue et la force irrésistible de la nouvelle branche qui la dépassera, je t’ai longtemps fui sans le savoir. Je croyais fuir l’immobilité, la répétition, l’enracinement qui attache, qui emprisonne. Je ne voulais regarder qu’à l’horizontale, la vie comme une aquarelle entre la mer et le ciel, comme un fleuve qui court, qui coule, qui s’étale, qui finit par se perdre comme l’eau trop amoureuse de la différence, de l’autre, de l’ailleurs, comme l’eau qui se vide de sa force en traversant trop de sables où elle finit par s’évanouir, par s’assécher. De l’eau qui se teinte en chemin de tant d’autres eaux, de tant d’autres maux, qu’elle finit par devenir opaque, boueuse, siphonnée de sa couleur d’origine, désamarrée de sa vitalité primaire.
Je l’avais pourtant en moi, cette verticalité qui dans l’enfance me donnait toute sa force. Cette verticalité qui m’accordait l’audace de monter dans les plus hautes de mes branches, d’oser y défier les garçons, d’y construire des cabanes éphémères au gout d’éternité, de regarder loin devant pour toucher l’horizon. Aveugle à la loi de la gravité, ne faisant qu’un avec mon élan, comme un arbre endurant, comme une évidence.
L’horizon, je l’ai poussé, repoussé, amadoué, affronté. Il a fini par s’éloigner, s’effacer, capituler, emporté par trop d’élans sans limites, mangé par l’écume acide des utopies, des pertes, des entailles comme gravées au couteau dans l’écorce. Viser loin. Mais pour viser quoi au juste ? Pour prouver quoi finalement ?
Laisse-moi remonter le long de ton tronc, accorde-moi la solidité de ton bois, la vitalité de ta sève, la chaleur de ta terre profonde et l’ombre fraiche de ton feuillage, avec les coccinelles, avec les écureuils, avec les perce-oreilles, avec les musaraignes, avec les fourmis, avec les perruches envahissantes, avec les mésanges qui résistent, avec le hibou que j’imagine en m’endormant, avec tout le petit peuple qui te peuple chaque jour, chaque nuit, chaque jour, chaque nuit.
Je t’ai habité, puis je t’ai nié, puis je t’ai cherché. Je t’ai reconnu mais je te cherche encore. Je cherche l’arbre en moi, un arbre foisonnant comme le marronnier du jardin de Cointe sous le bureau de mon père, un arbre épuré comme les arbres de Rahier dans les dessins de ma mère, un arbre comme la graine que je vais planter avec mon petit-fils mercredi après-midi, un arbre qui me réconcilierait de l’intérieur, qui ferait le lien entre mes racines et ma canopée, un arbre bleu qui brillerait de mille autres couleurs, qui harmoniserait l’eau, le ciel et la terre, l’horizontal et le vertical, un arbre qui n’aurait plus peur de cacher la forêt, un arbre qui n’aurait plus peur que la forêt lui cache la lumière, un arbre qui serait sa propre lumière, un arbre qui oserait se déchausser de ses racines pour danser avec les lucioles et les farfadets, avant de retrouver sa place au matin, comme on se glisse dans les chaussons doux sous le lit. Un arbre couvert de cerises, où les lampions multicolores danseraient avec les amis jusqu’au fin de la nuit. Un arbre où la sieste nous prendrait Benoit et moi à l’heure où les enfants et les petits enfants continueront l’amour, et les enfants des petits enfants, et les voisins, et les voisins des voisins, et les voisins des voisins des voisins, jusqu’au lointain.
Et ta ramure portera avec moi le poids de ma mémoire. Et le hibou fera silence. Et l’écho fera le reste.
Je t’ai cherché, je te cherche encore. Je cherche l’arbre en moi. Ta géométrie solide, solidaire, en équilibre, libre."
Natacha
22 mars 2026
